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Il est souhaitable avant de lire cet article de bien connaître l’argument des Noces de Figaro. Ne pas hésiter donc à aller le consulter.

A la fin de l’acte 2, sur un argument dramatique proche de la farce, Mozart et Da Ponte réalisent la prouesse d’un finale d’acte digne des plus grandes comédies.

Résumé de l’action

Le Comte cherche à savoir qui se cache dans le cabinet. La Comtesse finit timidement par lui avouer qu’il s’agit de Chérubin. Or entre temps, l’habile Suzanne, en l’absence du Comte et de sa femme, a pris la place de Chérubin dans ce cabinet. Le Comte finit donc par ouvrir la porte et est stupéfait, ainsi que son épouse, de découvrir Suzanne. Cette dernière s ‘amuse énormément de la situation. Le Comte est navré d’avoir soupçonné sa femme de trahison. Celle ci est réticente à lui pardonner, ce qui augmente encore sa confusion, et lui inspire même un regain d’amour pour sa femme.

Figaro entre en scène. Le Comte montre le billet que lui a remis Bazile, sur lequel il est écrit que la Comtesse donnera un rendez vous à un soupirant à l’heure du bal. Le Comte veut en savoir plus sur ce billet, mais Figaro, instigateur de la machination, garde le silence. Il ne sait pas que tout a été dévoilé au Comte. Par un coup de génie, Figaro retourne la situation à son avantage en disant qu’il faut selon les usages du théâtre mettre un terme à la plaisanterie par un mariage : le sien, avec Suzanne.

Entre le jardinier, Antonio, avec à la main un pot de fleurs écrasées. Celui ci prétend avoir vu un homme sauter par la fenêtre. Figaro, après l’avoir accusé d’être ivre, prétend être cet homme, en affirmant s’être même foulé la cheville lors de sa chute. Lorsque le jardinier donne au Comte un papier perdu par le fuyard, Suzanne et la Comtesse soufflent à Figaro qu’il s’agit du brevet d’officier auquel manque le sceau réglementaire du Comte.

Pour terminer l’acte surviennent Marceline avec Bazile, son témoin, et Bartholo, son avocat. Marceline réclame réparation pour une promesse de mariage que lui a faite Figaro.

Fin du résumé

Comme il a été dit plus haut, ce finale est un véritable tour de force : 940 mesures sans récitatif, ce qui est unique à l’époque. Le principe de base est l’accumulation, avec une pléthore de personnages qui entrent en scène progressivement.

La base dramatique de tout ce finale : la jalousie et les inquiétudes du Comte. A la fin de chaque scène arrive un apaisement, aussitôt contredit par l’arrivée d’une nouvelle information remettant tout en question.

Voici l’ordre d’apparition des personnages :

Deux personnages : Comte, Comtesse (Suzanne cachée dans le cabinet)

Trois personnages : Comte, Comtesse, Suzanne

Quatre personnages : Comte, Comtesse, Suzanne, Figaro

Cinq personnages : Comte, Comtesse, Suzanne, Figaro, Antonio

Sept personnages : Comte, Comtesse, Suzanne, Figaro, Marceline, Bartholo, Basile. (Antonio est alors sorti de scène).

Le Comte, la Comtesse. Scène 8.

La première scène de ce finale, duo entre le Comte et son épouse, commence sur la colère du Comte. Sur des lignes mélodiques en rythme pointé très impétueux. Dans l’orchestre, des nuances alternant forte et piano, de violents trémolos, et des doublures sur des mots importants : la chiave (la clé) et Mora (mourrez), dit par le Comte et doublé par les basses de l’orchestre.

Voici quelques exemples que nous allons regarder de près :

Le premier est un motif associé à la comtesse, fait par les cordes. Les violons 1 sur des sauts d’octave, les violons 2 et altos sur des arpèges. Les violoncelles marquent les temps sur des noires liées. Ce motif traduit l’hésitation mêlée de crainte dans laquelle se trouve le personnage de la Comtesse. Il tourne sur lui même, car elle cherche une issue à la situation.

Dans l’exemple ci-dessus, le motif figure deux fois, la première en mi bémol majeur, la seconde en fa mineur, correspondant au deuxième exemple figurant ci dessous.

Le Comte obtient la clé du cabinet. Le passage qui suit est donc :

A noter dans cet exemple :

La doublure d’orchestre de la voix du comte avec les vents, hautbois, clarinettes et bassons, particulière du point de vue du timbre orchestral, et sur des forte piano très impétueux. Cela est suivi de syncopes et de trémolos dans un esprit de tension croissante. Par la suite, va réapparaître le motif de la Comtesse, en fa mineur (dans la tonalité associée au Comte) puis en mi bémol majeur, ton principal du passage, associé à la Comtesse. C’est par ce moyen que l’on se rend compte qu’en fait c’est elle qui mène le jeu, même si son mari fait preuve ici d’autorité.

La suite de la scène se passe ainsi :

Le Comte dit « Mourrez, disparaissez », doublé par les basses. Le caractère est sombre, mais contredit au dessus par les clarinettes et bassons sur des gammes en tierces, qui signifient que nous ne sommes pas dans un esprit sérieux. Pour le reste, tout figure sur la partition ci-dessus.

Entrée en scène de Suzanne. Scène 9.

La suite est une sorte de coup de théâtre, alors que Suzanne apparaît, à la stupeur des deux autres protagonistes. Le contraste musical est ici très marqué. Après toute l’agitation qui a précédé, et sur une indication de tempo « Molto andante », Mozart enchaîne avec un rythme à trois temps qui peut être assimilé à un menuet.

Le ton est calme, posé. Alors que Suzanne dit au Comte : Monseigneur, pourquoi cet étonnement ? Tirez votre épée et tuez le page ! (Allusion à Chérubin, que le Comte pensait être dans le cabinet à la place de Suzanne).

Par la suite, sur une pédale de si bémol, la musique fait entendre des gammes descendantes répétitives partagées entre les violons 1 et le basson.

Ce passage montre comment la scène est en suspens, attendant une issue. Sur ces gammes, les trois personnages chantent en même temps, chacun donnant libre cours à son sentiment. Le comte et la Comtesse font part de leur étonnement, cependant que Suzanne, avec des triolets, surplombe le discours en s’amusant beaucoup de la situation. On parle ici de contrepoint dramatique. Trois lignes mélodiques superposées, mais également trois psychologies différentes.

Puis le Comte sort un instant pour vérifier que Chérubin ne se trouve pas dans le cabinet.

La musique change à ce moment là. On quitte l’esprit du menuet.

Sur un tempo allegro, Mozart expose tout d’abord un nouveau motif joué par les violons 1 auxquels répondent les flûtes, que l’on n’a pas entendues depuis le début du finale, mais qui se rajoutent à l’orchestre à ce moment.

Voici les différents motifs d’orchestre qui vont apparaître dans cette suite :

Le premier donc, avec des broderies, des appogiatures et des fragments de gammes, joué sur la première intervention de la comtesse (Suzanne, je suis morte, je me sens défaillir) :

Le second, qui prendra de plus en plus d’importance, fait d’arpèges ascendants en descendants, apparaît sur la réplique de Suzanne (Soyez contente, remettez vous, il est sain et sauf):

Le troisième, dans lequel l’orchestre semble s’esclaffer, apparaît avant la réplique du Comte (Quelle erreur j’ai faite) :

Ces motifs constituent donc la trame orchestrale durant la fin de cette scène. Il pourraient presque être apparentés à des leitmotiv tant ils sont présents aux moments clés de l’action. Un premier exemple survient lorsque le Comte demande pardon à sa femme (Se a torto v’offensi perdono vi chiedo) : il est accompagné par le motif A, celui que l’on entend tout au début sur la première intervention de la Comtesse, dans la tonalité de fa majeur. Il est en position de faiblesse. C’est la raison pour laquelle l’orchestre le soutient avec en trame un motif mélodique associé à la base à son épouse.

Petite parenthèse : on ne peut parler vraiment de leitmotiv dans les Noces car les thèmes sont associés à des situations précises et ponctuelles. Il vaut mieux utiliser ce terme pour un thème qui apparait tout au long d’un opéra.

Les deux femmes répondent ensuite au Comte, en tierces parallèles, sur une belle phrase descendant sur un ambitus d’une octave, et sur un ton sans réplique :

Concernant les tonalités : nous sommes globalement en majeur, mais il arrive à des moments clés que la musique bascule dans le mineur. Sol mineur lorsque le Comte appelle Suzanne à l’aide face à la colère de sa femme, accompagné par un motif en broderies aux seconds violons sur la dominante de sol, la note ré.

Ton de do mineur lorsque la Comtesse dit le mot « Crudele »: Cruel, je ne suis plus celle là (Sous entendu Rosine). Do mineur est chez Mozart une tonalité à la connotation tragique très forte.

Ton de do mineur encore quand la Comtesse dit « Combien Suzanne je suis douce de coeur ».

Vers la fin de la scène, le rapport des tonalités est également intéressant. Accompagné par le motif B, le Comte implore sa femme : Guardate mi (regardez moi) en si bémol majeur. Elle lui répond « Ingrato » (ingrat) dans le même ton. Mais lorsque ce mot est redit, on passe en si bémol mineur. Le motif B est alors omniprésent, et il va servir d’accompagnement à un superbe trio homorythmique dans lequel pour la seule fois les trois protagonistes disent la même chose. « Après ce moment je pourrai apprendre à connaître mon coeur ». Exemple ci-dessous :

La scène se termine sur ce trio. La musique est ici absolument sublime. C’est le moment que choisit Figaro pour entrer en scène.

Le Comte, la Comtesse, Suzanne, Figaro. Scène 10.

Figaro entre en effet car il voudrait hâter son mariage. Il a ainsi convoqué des musiciens qui dit-il s’impatientent. Le ton est populaire, enjoué, avec l’orchestre qui joue une sorte de ritournelle d’esprit dansant, dans la brillante tonalité de sol majeur.

Cependant, le Comte ne l’entend pas de cette oreille, et il va questionner Figaro sur le billet. Figaro feint de ne pas savoir d’où il provient, malgré les deux femmes qui lui disent avoir tout dévoilé au Comte.

Le Comte l’accuse de mentir. Figaro va alors, dans une superbe phrase, dire les mots « c’est ma mine qui ment, je dis la vérité ». Les deux femmes lui répondent alors : « n’use pas ton talent en vain, nous avons dévoilé le mystère »

La phrase est noble, magnifique, et elle va se trouver développée dans l’ensemble qui va suivre, après que Figaro ait cherché à retourner la situation à son avantage en disant qu’il faut selon les usages du théâtre (mise en abîme, évoquer le théâtre dans un pièce de théâtre), mettre un terme à la plaisanterie par un mariage : le sien, avec Suzanne.

Une fois de plus l’action semble se terminer dans la paix, cependant que le Comte attend tout de même Marceline avec impatience puisqu’elle doit épouser Figaro. Survient alors un nouveau rebondissement avec Antonio le jardinier qui entre en scène tenant à la main un pot de fleurs écrasées. Celui ci dit avoir vu un homme sauter par la fenêtre, en tombant sur ses giroflées.

Dans un tempo « Allegro molto », l’action se poursuit donc, remettant en question une fois de plus les convictions du Comte sur la fidélité de son épouse. La musique est enlevée, brillante, le rythme est très soutenu, avec un orchestre qui va dérouler des traits rapides sur des temps très appuyés par la ligne de basse qui parfois se prend au jeu de la virtuosité. C’est personnellement l’une des scènes que je préfère dans les Noces. Voici quelques exemples de ce que joue l’orchestre.

La basse marque les temps, cependant que les violons jouent des triolets très rapides, sur des syncopes aux violon 2 et altos. C’est du point de vue rythmique d’une efficacité à toute épreuve !

Le dialogue est vif, avec des répliques qui s’enchainent sans répit.

Parfois, comme il a été dit plus haut, la ligne de basse s’emballe, relançant le discours de manière très affirmée :

Pour terminer cette séquence, Figaro va mentir (une fois de plus) au Comte en affirmant que c’est lui qui a sauté du balcon. Il va aussi prétendre s’être foulé la cheville dans sa chute. Apparait alors à l’orchestre un nouveau motif, sur un tempo modéré, et qui va irriguer toute la suite de la scène.


Ce motif, qui symbolise un homme claudiquant, suite à ce qu’a affirmé Figaro, va en effet se trouver à tous les registres, jusqu’à la fin de cette scène 10.

Durant cette scène, le Comte demande à Figaro de lui donner des précisions sur le document qu’il tient à la main. (Le papier militaire de Chérubin, que le jardinier Antonio vient de lui donner, affirmant qu’il a été perdu par le fuyard).

La musique va alors s’acheminer progressivement vers un crescendo dont l’aboutissement est le moment où Figaro dit au Comte qu’il manque sur le document son sceau. Il est intéressant de noter que ce fait, en apparence banal, est totalement transcendé par la musique, en un point culminant donné par un tutti orchestral.

Puis tout retombe, alors que le Comte affirme en parlant de Figaro : « Questo birbo mi toglie il cervello ». (Ce coquin me fait perdre la tête).

Puis tous les personnages présents (Antonio est alors sorti de scène), entonnent un quatuor vocal homorythmique qui sert à clore la scène. Les deux femmes disent alors : « Si je réchappe à cette tempête, je ne craindrai plus les naufrages ». Le Comte : « Ce coquin me fait perdre la tête, tout ceci reste pour moi un mystère ». Figaro : « Il enrage en vain et frappe du pied, le pauvre, il en sait moins long que moi ». Pour l’orchestre, on entend à ce moment des notes tenues aux vents, alors que les cordes insistent sur le motif en croches cité plus haut.

Scène 11. Le Comte, la Comtesse, Suzanne, Figaro, Marceline, Bartholo, Basile.

Entrent alors Marceline, Bartholo et Bazile pour le finale, sorte de feu d’artifice théâtral qui va réunir tous les protagonistes de l’action. Marceline a en main un contrat qui stipule que Figaro doit l’épouser. Elle vient donc, flanquée de ses deux acolytes, réclamer ce qui lui est dû. Le Comte doit arbitrer le litige. Comme il veut contrer Figaro, il va se ranger progressivement du côté des trois comparses.

Voici quelques indications pour le début :

Après l’entrée en scène, le Comte se réjouit en disant qu’ils sont venus pour le venger. Figaro, la Comtesse et Suzanne sont en désarroi et déclarent que ces trois là vont tout bouleverser.

L’orchestre à sa manière mène le jeu. Le Comte est doublé par les violons 2 et altos, Figaro est appuyé par la basse. Les violons 1 avec un ostinato sur des sauts d’octaves se rapprochent des deux voix féminines.

Voici tout d’abord la partie d’orchestre de ce passage :

Et voici l’orchestre et les voix

Pour la suite de l’action, une phrase va réapparaître de manière récurrente : le Comte, arbitre de la scène, demande le silence avec beaucoup d’autorité : « Hola, silence, silence, je suis ici pour juger ! »

Il est doublé par les cordes en unissons et octaves, cependant que les vents interviennent sur la seconde partie de la phrase de manière un peu moqueuse.

La seconde exposition de cette phrase est intéressante quant à son caractère. La voici :

L’espace d’un instant, le ton devient tragique, dans la tonalité de do mineur. Même les vents se prêtent au jeu, avec des notes tenues et des retards. On serait presque dans la scène du Commandeur de Don Giovanni. Remarquer l’utilisation du second degré rabaissé (napolitain) ré bémol, qui participe au caractère sombre de ce passage.

Voici enfin la troisième exposition de cette phrase :

Soutenue uniquement par les cordes avec des rajouts de chromatismes. Le Comte dit alors « silence, silence, nous allons lire le contrat, tout doit rentrer dans l’ordre ».

Chacune de ces trois interventions d’Almaviva est en réponse à Marcelline, Bartholo puis Bazile.

Des mesures 783 à 939, c’est à dire la fin de l’acte, les deux camps sont formés : d’une part le trio Suzanne-la Comtesse-Figaro, d’autre part le quatuor le Comte-Marceline-Bartholo-Bazile. Le Comte en effet s’est assez vite rangé du côté des derniers arrivants, ce qui est logique puisqu’il considère Figaro comme un rival.

Pour ce qui est du texte, pendant tout ce finale, sont répétées les phrases suivantes :

-Pour le trio « je suis confus(e) et étourdi(e), Désespéré(e), abasourdi(e), c’est un diable de l’Enfer qui les a amenés ici ».

-Pour le quatuor « Quel beau coup, quelle belle affaire ! Ils font tous un très long nez, le Ciel qui nous est propice nous a amenés ici ! ».

Pour l’écriture, c’est surtout l’homorythmie qui va prédominer ici, pour une compréhension maximale du texte malgré l’extrême richesse du tissu polyphonique. Les deux groupes semblent se répondre tout en étant en lutte. Peu à peu, Suzanne va se détacher du lot par son registre aigu, mais aussi par des vocalises éblouissantes qui font d’elle à ce moment précis le personnage central de tout l’opéra « Les Noces de Figaro ».

Voici quelques exemples :

Tout d’abord le début de ce tutti, avec les deux groupes qui s’opposent :

Un peu plus loin, la musique atteint au religieux, avec le quatuor a capella le temps de quatre mesures :

Dans ce bref passage, on constate que le personnage de Suzanne (ici en haut) commence à se détacher.

Comme dernier exemple, voici les vocalises de Suzanne soutenues par les violons 1 en un intéressant contrepoint :

Conclusion

J’ai choisi de commenter ce finale pour ses qualités musicales mais également théâtrales. J’espère que les exemples donnés sauront apporter un éclairage de plus à qui veut écouter cette musique. Même si Mozart dépasse l’analyse, il est bon de se confronter à une écoute en profondeur.

Comment la musique correspond-elle à chacun des personnages, comment illustre-t-elle l’action qui se déroule ? Quel est le rôle de l’orchestre ? J’espère par cet article avoir au moins en partie répondu à ces questions.