Le Boléro de Maurice Ravel figurant dans les programmes de lycée d’option musique 2021, voici un aperçu de l’œuvre globale du maître, avec donc comme point de départ ce Boléro.

« En 1928, sur la demande de Mme Rubinstein, j’ai composé un Boléro pour orchestre. C’est une danse d’un mouvement très modéré et constamment uniforme, tant par la mélodie que par l’harmonie et le rythme, ce dernier marqué sans cesse par le tambour. Le seul élément de diversité y est apporté par le crescendo orchestral.»

Comment expliquer le Boléro ?

Tout d’abord, il s’agit d’une œuvre unique en son genre, une œuvre de musique symphonique répétitive et lancinante. Deux thèmes alternés, qui pourraient se rejouer à l’infini, en conservant l’inépuisable fascination qu’ils exercent, sur une pulsation bien installée dans une mesure à trois temps.

Ravel a déclaré que son Boléro, « vide de musique » selon lui, aurait pu être composé par n’importe qui, une fois trouvé le thème principal. Rien n’est moins certain. Et ces deux thèmes, il fallait quand même les inventer ! Seul un véritable coup de génie a pu permettre de produire des mélodies d’une telle évidence.

Il y a aussi le rythme, ce fameux rythme de la caisse claire, que l’on n’oubliera jamais une fois qu’on l’a assimilé. Ce rythme aussi qui appuie les deux derniers temps de la mesure, et qui donnerait envie de danser.

Et puis, il y a l’orchestration. A chaque itération du thème, un élément nouveau, infime parfois mais pourtant présent, survient, éveillant ainsi un regain d’intérêt. Des accords joués par une harpe, une flûte qui s’installe sur l’ostinato de la caisse claire, un basson solo dans le registre aigu, un saxophone, instrument assez rarement utilisé dans l’orchestre, qui reprend le thème, des doublures très dissonantes, polytonales, de ce même thème, les violons qui le reprennent en tutti, les mélanges de timbres.

Et puis il y a cette fin, tellement spectaculaire, avec cette modulation subite de do vers mi majeur, qui fait que tout se détraque, avant de s’effondrer en un cataclysme sonore, par un retour au do majeur initial.

Ravel était fasciné par les automates, les machines. Cela se ressent dans des œuvres telles que le Boléro. Une mécanique bien huilée, inexorable, et qui finit par s’autodétruire.

On trouve une fin similaire dans le Concerto pour la main gauche, alors que le jazz revient, pour quelques secondes avant de précipiter l’œuvre sur sa fin. La Valse, écrite aussi à l’origine pour un ballet, se terminera de la même manière.

Il faut avoir écouté en entier ce Concerto pour la main gauche, véritable défi avec l’impossible par lequel un pianiste sorcier, avec seulement une main, doit donner l’impression qu’il joue avec les deux !

Pour continuer, voici La Valse, composée à l’origine pour les Ballets Russe de Serge Diaghilev.

« espèce d’apothéose de la valse viennoise à laquelle se mêle dans mon esprit l’impression d’un tourbillon fantastique et fatal ».

En revanche, Diaghilev refusera l’œuvre pour les ballets russes. Selon lui, Ravel avait bien écrit un chef d’œuvre, mais pas une musique de ballet. Cela sera à l’origine d’une brouille indéfectible entre les deux hommes.

Cette fatalité dont parle Ravel dans la citation ci-dessus est assez fréquente dans sa musique. On trouve très souvent dans ses œuvres une issue définitive, inéluctable, comme la Mort. Les tragédies humaines ont profondément marqué Ravel. Le concerto pour la main gauche reflète ainsi en partie les horreurs de la Grande Guerre.

On trouve aussi chez Ravel le perpétuel émerveillement de l’enfance. Enfance grimaçante du Duo pour violon et violoncelle (scherzo, ici à 4’40’’)

Enfance fantasmagorique et quelque peu terrifiante de l’Enfant et les Sortilèges, sorte de mini opéra (Fantaisie lyrique), sur un livret de Colette, dans lequel un enfant rebelle se trouve en proie à la sorcellerie d’objets qui deviennent vivants et se révoltent contre lui.

La musique de Ravel peut également être très nostalgique. Il faut écouter le quatuor à cordes, le second mouvement du concerto en sol, la passacaille du trio pour piano, violon et violoncelle, composé en 1914.

Ravel, c’est aussi la nature. Nature merveilleuse, impressionniste, de Daphnis et Chloé 

Nature des Histoires Naturelles, œuvre un peu curieuse mais non sans charme d’après Jules Renard.

Ravel, c’est aussi la virtuosité pianistique, alliée à la somptuosité harmonique. Voici le Tombeau de Couperin, suite de pièces écrite en hommage aux maîtres du passé, qu’il aimait beaucoup.

Voici une œuvre de 1901, les très fameux Jeux d’Eau.

Ravel, c’est aussi la brillance d’une harmonie complexe, souvent très chargée. Voici les Valses Nobles et Sentimentales.

Miroirs, l’une des suites les plus riches et les plus difficiles techniquement. Noctuelles, oiseaux tristes, Une barque sur l’océan, Alborada del Gracioso, la Vallée des cloches.

Ravel est également très influencé par les musiques populaires, qu’il transcende dans certaines de ses œuvres. Le début du trio, en mesure à 8/8, est inspiré de la musique du pays basque, dont il est originaire. Il est en effet né à Ciboure, non loin de Saint Jean de Luz.

L’Espagne a également grandement influencé Ravel. Voici la Rhapsodie Espagnole.

L’Asie l’a également influencé. Voici Laideronnette, impératrice des pagodes, extrait de Ma Mère l’Oye.

On pourrait aussi parler du jazz. Dans les deux concertos pour piano, le jazz est en effet omniprésent. Ravel admirait beaucoup George Gershwin, cette admiration étant largement réciproque. J’ai toujours trouvé dans le concerto en sol des réminiscences de la Rhapsody in Blue.

Un jour à Paris, un joueur de cabrette, cette cornemuse auvergnate et aveyronnaise, remarquait pendant qu’il jouait un homme au fond de la salle qui notait ses mélodies sur papier. L’homme est venu se présenter à lui à la fin. C’était Ravel ! Dans quelle œuvre a-t-il pu introduire, s’il l’a fait, ce qu’il a noté ? Nul ne peut le dire.

En effet, Ravel s’inspire de ce qu’il entend, mais le transfigure au point de le rendre méconnaissable. Pour le mouvement lent du concerto en sol, il s’est, a-t-il dit lui même, inspiré du quintette pour clarinette et cordes de Mozart !

Le Noël des Jouets, les Chansons Madécasses, Don Quichotte à Dulcinée, le Tzigane, Gaspard de la Nuit, Ma Mère l’Oye.. Il ne s’agit pas ici de fournir une liste exhaustive des œuvres de Ravel, et pourtant on pourrait. Je me suis laissé dire que l’intégralité de sa musique tient sur 48 heures. Cela signifie qu’en deux jours, on pourrait écouter tout Ravel. Il n’est donc pas impossible, loin de là, de connaître son œuvre entière. Deux jours de musique, ce n’est pas énorme, si l’on considère la production gigantesque de Bach, Telemann, Mozart ou même Beethoven. Plus récemment, Dimitri Chostakovitch totalise lui aussi une durée absolument phénoménale, avec 14 symphonies, des opéras, de la musique de chambre, de la musique vocale, de la musique de film.

J’ai lu récemment les mémoires de Chostakovitch. Je me suis étonné qu’à aucun moment il n’y mentionne Ravel, car il le connaissait forcément. Tout juste évoque-t-il Debussy, et cela de manière très succincte. Sans doute l’esthétique française ne correspondait-elle pas à la sienne. Serge Prokoviev, autre important compositeur russe, admirait en revanche Ravel. « En France, seul Ravel sait ce qu’il fait », aurait-il déclaré.

Debussy, dans son célèbre livre  Monsieur Croche , ne mentionne lui non plus jamais Ravel. Sans doute une certaine rivalité existait entre les deux hommes. Ils furent en bons termes jusqu’en 1905 mais après, un froid s’installa entre eux. La rumeur dit que Ravel, qui pourtant n’avait jamais caché son admiration envers son aîné, accusa Debussy de lui avoir emprunté le thème de son Habanera dans une œuvre. Debussy, quant à lui, ne manqua pas d’envoyer des piques sur la musique de Ravel qu’il jugeait trop artificielle :

« Ce qui m’agace, c’est son attitude de faiseur de tour ou mieux, de Fakir charmeur, qui fait pousser des fleurs autour d’une chaise. » (Lettre du 25 janvier 1907 de Claude Debussy à Jacques Durand)

Toujours est-il que le duo Debussy-Ravel représente la quintessence de la musique française de cette période.

Les deux artistes s’estimaient tout de même. « Ne changez pas une note à votre quatuor », aurait dit Debussy à Ravel, alors que ce dernier projetait de remanier son œuvre.

Il faut savoir aussi que la Sonate pour violon et violoncelle a été écrite par Ravel en hommage à Debussy, après la mort de ce dernier.

On a souvent comparé Debussy et Ravel, ce qui est normal étant donné leur exacte contemporanéité. Ils sont très différents. Debussy renie les formes classiques telles que forme sonate, passacaille, forma ABA, alors que Ravel les assimile et les utilise. Ravel assume l’harmonie classique alors que Debussy utilise les accords pour ce qu’il représentent du point de vue de la couleur, loin des enchaînements de tonique et dominante. La musique de Ravel est souvent d’une précision mécanique, tranchante, pas celle de Debussy. Enfin, Ravel aime la difficulté technique, la virtuosité instrumentale. Debussy y attache moins d’importance. Ravel demanda un jour à son amie la pianiste Marguerite Long si une Toccata de Saint Saëns était plus difficile que la sienne, extraite du Tombeau de Couperin. Elle lui a répondu par l’affirmative. Il était parait-il très vexé.

Ce qui peut réunir Debussy et Ravel, c’est que tous deux sont des orchestrateurs hors pair. Chacun en effet possède une science de l’instrumentation extraordinaire. Ravel a souvent repris, d’ailleurs, des œuvres d’autres compositeurs pour les orchestrer. Il faut écouter « Les tableaux d’une exposition » de Moussorgsky, œuvre écrite à l’origine pour le piano, et orchestrée donc par Ravel. N’oublions pas non plus qu’avant d’écrire Boléro, il voulait, pour satisfaire la commande d’Ida Rubinstein, orchestrer des pièces pour piano (Iberia) d’Isaac Albeniz. Il prenait cela comme un amusement.

A sa mort en 1937, de nombreux hommages lui furent rendus. Voici quelques citations, par ceux qui ont eu la chance de le côtoyer. On trouve parmi eux Serge Lifar, Arthur Honegger, Roland Manuel, Henri Gil-Marchex, André Suarez et Emile Vuillermoz.

« Il est aisé de distinguer sa musique de celle de Debussy. Bien que tous deux soient partis à la conquête de la même terre promise, ils y ont accédé par des voies différentes.

Il y a plus de poésie rêveuse et de feinte nonchalance dans les enchantements de Debussy, plus de magie, plus d’ingénieuse féerie et plus d’inflexible volonté, dans les sortilèges de Ravel. L’auteur de l’Heure Espagnole ne redoute pas l’ironie et le ton pince-sans-rire ».

Emile Vuillermoz, critique musical.

« Il y a aussi une précision dans l’aspect général des pièces, une netteté dans les lignes, une accentuation rythmique, une concision un peu sèche du langage, malgré un lyrisme parfois à peine contenu, qui sont propres à l’auteur de Daphnis ».

Arthur Honegger, compositeur.

« (..) Laissons le problème moral posé par l’affaire : quand il s’agissait d’art, Diaghilev ne tenait jamais compte des questions d’amour propre froissé. Dans la belle musique de Ravel, il n’avait vu…qu’une valse, et non pas un ballet, un ballet d’action : la partition ne permettait aucun développement spectaculaire et paralysait toute variété « chorégraphique ». La rupture eut donc lieu, également pénible pour les deux hommes. (..)

Les deux anciens amis étaient devenus adversaires à tout jamais. Leur réconciliation, qui eût été si utile au ballet et à la musique de ballet, n’eut pas lieu. Ravel renonça au ballet. (On ne peut véritablement pas donner ce titre à son Boléro, créé en 1928). »

Serge Lifar, chorégraphe.

« Avec les concertos, nous pénétrons rétrospectivement dans ce royaume interdit où pendant quatre ou cinq années le génie de Maurice Ravel s’est réfugié, c’est une grande chance pour les pianistes. Je leur souhaite de ne jamais s’en montrer indignes ».

Henri Gil-Marchex, compositeur et pianiste.

Voici pour finir quelques autres citations, extraites elles de cette même Revue Musicale, mais de 1923, du vivant du compositeur, ce bien avant la composition du Boléro ou des concertos.

« Si parisien qu’il soit, Ravel est le plus espagnol des artistes. Il répond mieux qu’un autre à l’idée qu’on se fait d’un grand musicien à la façon de l’Espagne : Il a du Goya et du picaresque ; il tient de la feria et de Manet ».

André Suarès, poète et écrivain.

« Il veut avant tout produire un effet sans laisser deviner son industrie. (..) Pour y parvenir, il ne s’efforcera pas d’extraire de lui même quelque étonnante nouveauté. C’est en imitant qu’il innove, car il n’a pas la prétention de créer ex nihilo. Aucune œuvre de Ravel qui n’ait été premièrement un pastiche. Il travaille « sur le motif » comme un peintre. Il s’installe devant une sonate de Mozart ou devant un concerto de Saint Saens comme un paysagiste devant un bouquet d’arbres. L’œuvre achevée, il est généralement impossible de trouver trace du modèle ».

Roland Manuel, compositeur et musicologue.

« Son orchestre a une qualité de son exceptionnelle. Sans renoncer à la soyeuse douceur du velours debussyste, l’étoffe que tissent ses archets est plus lumineuse et plus crissante. Elle est à chaque instant « lamée de broderies métalliques » d’un style imprévu et charmant.

Ravel, comme tous les musiciens de son temps, a la curiosité des sonorités exceptionnelles. (…) Il est de ceux qui interrogent curieusement les virtuoses pour surprendre leurs petits secrets de fabrication. (…)

L’orchestre est en effet pour Ravel une forêt de Brocéliande dont chaque arbre emprisonne une fée. La grande caractéristique du génie de Ravel est précisément son pouvoir féerique ».

Emile Vuillermoz.

« C’est une musique qu’il faut jouer avec son cœur mais aussi avec une lucide intelligence, celle-ci mettant ordre aux dérèglements possibles de celui-là. S’emparer de la pensée d’un compositeur, se l’amalgamer, pour la communiquer ensuite à un auditoire irrégulièrement attentif et diversement impressionnable, c’est, avec Les Miroirs et Gaspard de la Nuit, une tâche très délicate à remplir dignement » .

Henri Gil-Marchex.